Le manifeste des 343

Ces dames du manifeste (*)

 

 

« Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »

Charlie Hebdo publie en première page un dessin de Cabu où des hommes politiques se demandent
« Qui a engrossé les 343 salopes ? »

 

 

Revenons à ces dames, au nombre de 343, qui ont cru devoir informer le monde qu’elles se sont fait avorter (a). Luc Baresta a dit l’autre semaine les réflexions que leur manifeste lui inspirait au point de vue moral, philosophique, théologique. M’abstenant de tout jugement, car la science ne peut que laisser à la conscience le mandat de juger, je voudrais rapporter ici quelques faits établis par la biologie et l’éthologie et qui donnent peut-être à réfléchir.

Ces dames, donc, se sont fait avorter et veulent qu’on fasse comme elles. Pourquoi ? Pour pouvoir « être à soi à tout moment, ne plus avoir cette crainte ignoble d’être “priseˮ, prise au piège, d’être double et impuissante avec une espèce de tumeur dans le ventre. » Et comment est-on « pris au piège » ? par l’accomplissement de l’acte sexuel.

 

 

Deux conjoints, fidèles l’un à l’autre jusqu’à la mort.

Les oies sauvages…

C’est un fait que l’acte sexuel, chez beaucoup d’animaux, constitue le « piège » qui oblige les espèces à se reproduire. L’animal se livre à son plaisir, qui est très vif, sans savoir ce qui s’ensuivra. Il ne peut donc décider ses rapprochements sexuels en fonction d’un but qu’il ignore. Il en fut d’ailleurs longtemps ainsi de l’homme lui-même. Il en est encore ainsi chez quelques tribus primitives qui, dit-on, n’ont jamais fait le rapprochement entre l’acte sexuel et la fécondation de la femme.

Mais pour une foule d’espèces, il est exact de parler de « piège » à propos de l’acte sexuel. Chez les canards, les oies, les cygnes et de nombreux oiseaux, cet acte ne joue qu’un rôle mineur et passager dans la transmission de la vie. Le « piège », chez eux, ne se situe aucunement au niveau de l’accouplement, mais à celui, le croirait-on ? de l’amour, de l’attachement indéfectible à une personne unique. Quand on sépare un couple d’oies, les deux conjoints (qui seront fidèles l’un à l’autre jusqu’à la mort) montrent toutes les marques de l’abattement et du désespoir, refusent longtemps de se nourrir et ne chercheront jamais, ou seulement au bout de longues années, un autre compagnon. L’acte sexuel sans amour ne les intéresse pas, en dépit des hormones que leurs glandes continuent de répandre impitoyablement dans leur sang au moment des amours. Mieux : si, au moment des amours, on met fin à leur séparation, que croit-on qu’il arrive ?

Les voit-on se précipiter l’un sur l’autre pour libérer la pression de leurs glandes ? Pas du tout ! Ils passent d’abord plusieurs heures à s’exprimer l’un à l’autre leur joie des retrouvailles et à se promener côte à côte en caquetant. Ce n’est que quand ils auront épuisé cette joie et l’excitation qu’elle suscite en eux qu’enfin ils se rapprocheront.

 

 

Ces dames de l’Observateur objecteront sans doute que chacun a sa nature et que celle de l’oie n’est pas forcément celle de la femme. Certes ! rien de plus vrai. Un petit détail cependant : ce que je viens de décrire ne s’observe que chez les oies sauvages vivant la vie libre et naturelle conforme à leurs instincts. Le comportement sexuel de l’oie domestique condamnée à la promiscuité des élevages montre au contraire qu’elle signerait sans hésiter le manifeste de l’Observateur.

 

Comme les singes dont j’ai parlé dans une précédente chronique (b), l’oie domestiquée perd toute la complexité de ses comportements amoureux, son attachement à un être unique, son sens de la famille. Ses instincts sociaux s’effondrent. Le seul instinct qui subsiste dans ce domaine et qui même prend une importance obsessionnelle, c’est celui de la copulation. L’oie n’est pas l’homme, c’est entendu. Mais il est difficile d’échapper à des rapprochements.

 

 

 

 

 

… et les enfants du bon Dieu

 

Robert Mearns Yerkes

Aucun animal n’est l’homme. Le singe non plus n’est pas l’homme. Cependant sa physiologie et même sa

Irenaüs Eibl-Eibesfeldt

psychologie le rapprochent de nous. La sexualité du chimpanzé, étudiée sur ce point par Yerkes et ses collaborateurs [1], montre une ressemblance troublante avec celle de l’homme : c’est que, cas unique dans le monde animal, il existe parfois chez lui une sexualité sociale finalisée, non plus seulement sur la reproduction, mais sur les liens personnels de la femelle et du mâle. En effet, la copulation peut intervenir chez le chimpanzé en dehors des périodes d’œstrus de la femelle dans ce cas précis, la copulation n’a donc pas pour fonction la reproduction de l’espèce. Quelle fonction alors ? Les observations de Yerkes ne laissent aucun doute sur ce sujet : la copulation sans autre but qu’elle-même valorise la femelle aux yeux du mâle et transforme sa condition sociale. L’Allemand Irenaüs Eibl-Eibesfeldt, commentant ces observations, leur accorde une importante signification analogique chez l’homme.

« Chez l’homme, dit-il, la limitation de l’impulsion sexuelle et du désir à des cycles saisonniers spécifiques a été pratiquement éliminée. La femme est physiologiquement adaptée à répondre à peu près n’importe quand aux désirs de l’homme ; quoiqu’elle ne puisse concevoir que pendant une fraction de temps. Ceci contribue à maintenir un lien avec l’homme sur la base de la récompense sexuelle, et telle est la probable fonction de cette adaptation physiologique [2] »

 

 

Marie Bermond

Maintenir le lien de la femme avec l’homme hors des périodes fécondes telle est donc la fonction de la sexualité humaine permanente, et non la « libération du ventre ». Cette « libération » n’est qu’un moyen. Le lien constant tissé par elle entre l’homme et la femme intègre l’homme dans le monde familial et l’y attache (on sait que chez de nombreuses espèces le mâle abandonne complètement à la femelle toute fonction familiale). C’est grâce à ce lien, et à la famille qui en découle, que l’espèce humaine a pu traverser les hasards de sa préhistoire.

Les hasards du monde technologique sont-ils moins périlleux ? Peut-on impunément pour l’avenir de l’espèce humaine transformer la sexualité de moyen en but ? L’affirmer semble pour le moins téméraire. Là encore, on nous presse au nom d’idéologies scientifiquement controuvées de faire des choix dont les conséquences demeurent inconnues. Sautez, sautez, puisqu’on vous dit qu’il y a un parachute ! Il y est peut-être, Mesdames, mais on préférerait le voir un peu. Les savants, eux, ne l’ont pas trouvé, et vous me permettrez de leur faire, plus qu’à vous, confiance.

 

 

Aimé MICHEL

— –

(*) Chronique n° 32 parue initialement dans France Catholique – N° 1273 – 7 mai 1971.

 

 

 

 

Notes de Jean-Pierre Rospars

 

Simone de Beauvoir

(a) Le manifeste des 343 (tempsreel.nouvelobs.com) est une pétition rédigée par Simone de Beauvoir, parue le 5 avril 1971 dans le Nouvel Observateur, et signée par 343 jeunes femmes, les unes actrices et écrivaines connues, les autres inconnues, mais toutes affirmant avoir subi un avortement. Il est également appelé « manifeste des 343 salopes » car la semaine suivante Charlie Hebdo publie en première page un dessin de Cabu où des hommes politiques se demandent « Qui a engrossé les 343 salopes ? ». Le manifeste commence ainsi : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »

La fin de l’avant-dernier paragraphe désigne les responsables : « Aux fascistes de tout poil − qu’ils s’avouent comme tels et nous matraquent ou qu’ils s’appellent catholiques, intégristes, démographes, médecins, experts, juristes, “hommes responsables”, Debré, Peyret, Lejeune, Pompidou, Chauchard, le pape − nous disons que nous les avons démasqués. Que nous les appelons les assassins du peuple. Que nous leur interdisons d’employer le terme “respect de la vie” qui est une obscénité dans leur bouche. Que nous sommes 27 000 000. Que nous lutterons jusqu’au bout parce que nous ne voulons rien de plus que notre dû : la libre disposition de notre corps. »

 

Simone Veil

Les signataires défient les autorités car elles enfreignent la loi de 1920 qui réprime l’avortement. Mais le pouvoir renonce à toutes poursuites pénales. C’est une première victoire suivie de plusieurs autres (procès de Bobigny en novembre 1972, procès de Grenoble en mai 1974) jusqu’à l’adoption par l’Assemblé Nationale de la loi Veil libéralisant l’avortement en janvier 1975.

Quel a été l’évolution du nombre d’avortements provoqués en France ? Une étude de chercheurs de l’INED, l’Institut National d’Etudes Démographiques (Population 62 : 57-90, 2007, disponible sur http://www.ined.fr) montre que la réponse à cette question n’est pas simple car les sources de données disponibles ne concordent pas. Les statistiques passées de l’INED indiquaient 250 000 avortements en 1976 (soit 4 fois moins que le nombre indiqué dans le manifeste des 343), 262 000 en 1980, 230 000 en 1987 et 255 000 en 1993, tandis que les statistiques hospitalières indiquaient une augmentation de 180 500 en 1994 à 206 500 en 2003. Les auteurs ne confirment pas cette augmentation et concluent que « la tendance indiquée par les estimations de l’INED (baisse dans les années 1980 et stabilité au début des années 1990) semble correcte. » A titre de comparaison, cela représente de l’ordre du tiers du nombre de naissances (36% des 711 610 naissances en 1993 et 27% des 761 464 naissances en 2003).

Gisèle Halimi

Une étude américaine publiée en 1999 présente un bilan de l’avortement légal dans 54 pays pour la période de 1975 à 1996 (voir http://www.guttmacher.org). Les taux d’avortement, pour 1000 femmes âgées de 15 à 44 ans, sont très variables selon les pays : ils vont de 2,7 en Inde à 77,7 à Cuba en 1996 (12,4 en France en 1995). Dans la plupart des pays ils tendent à baisser sur la période considérée. Les auteurs concluent : « La légalisation de l’avortement a pour effet initial de faire monter le nombre d’avortements déclarés, les procédures légales venant remplacer celles clandestines, avec, probablement, un certain accroissement du nombre total d’avortements pratiqués, sous l’effet de la disponibilité plus généralisée de prestations dénuées de risques. A long terme toutefois, l’expérience largement documentée du monde industrialisé et les informations plus limitées des pays en voie de développement révèlent souvent une baisse des taux d’avortement.

Dans certains de ces pays, la législation libératrice de l’avortement a été combinée avec un accès accru aux services de contraception et, parfois aussi, un soutien gouvernemental accru du planning familial. Les consultations et services contraceptifs qui suivent une intervention abortive sont du reste plus courants dans le contexte de l’avortement légal que dans les circonstances clandestines. La légalisation pourrait dès lors contribuer, en fait, à la réduction du nombre d’avortements pratiqués si elle encourage les efforts d’amélioration de la sensibilisation au planning familial et des prestations offertes. »

(b) Il s’agit de la chronique n° 29 Le sexe et la société apaisée publiée ici le 21 septembre 2009.

(c ) Ce classique, paru d’abord en langue allemande en 1967 sous le titre Grundriss der vergleichenden Verhaltensforschungs, a été traduit en français d’après la 4ème édition (1977) : Ethologie, biologie du comportement, trad. O. Schmitt et V. Helmreich, édité sous la direction de R.G. Busnel, Naturalia et Biologia, Editions scientifiques, Jouy-en-Josas, 1981. Le passage traduit par Aimé Michel se trouve dans le dernier chapitre, « L’éthologie de l’homme », p. 465 ; il se poursuit ainsi : « La disposition de la femme d’éprouver un orgasme comparable à celui de l’homme, est également un apport qui participe au maintien des liens entre partenaires. Ceci augmente sa disposition à se donner, et de plus renforce son lien émotionnel avec le partenaire. Ainsi l’acte sexuel humain a acquis une signification dans la vie sociale qui dépasse de loin le besoin de reproduction. (…) L’acte sexuel renforce les relations entre individus d’une manière qu’on ne trouve pas chez les animaux. En considérant comme immoral l’acte sexuel, en n’y voyant que l’aspect animal de reproduction, on donne une interprétation erronée à l’aspect spécifiquement humain de ce comportement. Cela conduit, à long terme, à modifier le caractère de cet acte et à perturber les relations entre partenaires ».

Du même auteur voir également : L’homme programmé, trad. Anneliese Plank, Flammarion, Paris, 1976.


Sur un sujet proche, relire l’article de Tugdual Derville à propos du procès de Bobigny :

http://www.france-catholique.fr

Notes

[1] R. M. Yerkes : Chimpanzees, a Laboratory Colony (Yale University Press). – En collaboration avec J. H. Elder : Œstrus, Receptivity and Mating in Chimpanzees.

[2] Irenäus Eibl-Eibesfeldt : Ethology (Holt, Rinehert and Winston ; Londres 1970), p. 443. Eibl-Eibesfeldt est un collaborateur de Lorenz à l’Institut Max-Plank de Seewiesen, près de Munich. Son Ethology introduit largement les découvertes de cette science dans le champ de la psychologie et de la psychiatrie humaines. (c ).

 

 

La femme catholique a   repris cet article sur le site France Catholique

 

 

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