La prophétesse Anne et le rôle des femmes dans le salut

 

Giotto, Anne (à droite) lors de la présentation de Jésus au Temple

Voilà un personnage dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle apparaît dans l’Évangile comme une sorte de météore. Nous sommes au Temple de Jérusalem. Selon la Loi de Moïse, 40 jours après la naissance de l’Enfant, ses parents, Marie et Joseph le présentent au Seigneur. Au Temple, deux personnages attendent le Messie, un homme, Siméon, et une femme, Anne. L’un et l’autre apparaissent comme prophètes. Siméon c’est dans ses paroles : je vous renvoie au fameux Nunc dimitis que l’on chante à Complies : « Maintenant vous pouvez laisser aller votre serviteur dans la paix, parce que mes yeux ont vu votre salutaire, que vous avez préparé à la face des peuples, lumière pour la révélation faite aux gentils et gloire de votre peuple Israël ». Pour une prophétie c’en est une, et sans doute encore au moment où ce texte a été écrit et mis en circulation ! Quelle annonce !

Rembrandt, Siméon au temple

D’après plusieurs exégètes, il se pourrait que ce Siméon-là soit un ancien Grand prêtre qui avait exercé le Souverain pontificat pendant de longues années et qui vieillissait à l’ombre du Temple. Il est connu des premiers lecteurs du texte, ce qui fait qu’on ne songe pas à le présenter, comme on présentera Anne tout à l’heure, et il y a justement, un peu avant les Grands Prêtres Anne et Caïphe, bien connus des lecteurs de l’Évangile, un Grand prêtre nommé Simon, qui pourrait être notre homme. Il fallait sans doute être un ancien Grand Prêtre pour avoir ce privilège de vieillir dans le sanctuaire. Face au Messie, Siméon incarne le Temple. Il passe la main : Nunc dimittis…Venons en à Anne. On ne nous cite aucune de ses paroles, mais elle est appelée « prophétesse » par saint Luc. Elle a en quelque sorte le même statut que Siméon. Avec une première grande différence : elle est femme. Rappelons que le Temple de Jérusalem – je veux dire le sanctuaire, naos en grec, le Saint, est un espace…. réservé aux hommes. Anne se tenait, nous dit saint Luc, « aux abords du sanctuaire » où elle vivait « dans le jeûne et la prière », étant veuve depuis plus de soixante ans. Elle aussi, elle attendait. Et les signes de cette attente sont qu’elle n’a pas voulu connaître un autre homme après la mort de son mari (ce propos de chasteté la rapproche du propos de virginité de Marie elle-même, tel que nous le montre le texte de l’Annonciation) et qu’elle vivait au Temple dans le jeûne et la prière. Elle n’est pas d’une tribu sacerdotale ou lévitique comme Siméon l’était sans doute. On nous précise : « fille de Phanuel, de la tribu d’Aser » : une pure israélite (comme le Christ le dit dans l’Évangile de saint Jean – Jean I – à propos de Nathanaël). Elle fait partie de ces anawim, les pauvres de Yahvé dont parlent déjà les Psaumes, qui à force d’attendre le salut promis, ont compris que Dieu, sa force, sa puissance, sa providence (sa grâce efficace diront les jansénistes et les thomistes avant eux) n’était pas seulement une Loi, mais vraiment le Centre de l’existence de chaque personne. Dieu n’est pas seulement celui qui confère une Justice issue de l’observance extérieure de la Loi. Il est vraiment le coeur de notre coeur, auquel on sacrifie sa vie par la chasteté, la pauvreté le jeûne et la prière. En cet instant, me semble-t-il, Anne représente toutes les religieuses du monde, qui sont des prophétesses par leur vie.

 

L’Enfant survient, avec ses parents, déjà passablement étonnés [« dans l’admiration »] de l’accueil qu’ils ont reçu de la part de Siméon. Et voilà Anne qui se met à « louer Dieu » et à parler de cet Enfant à ceux qui l’attendaient comme leur délivrance. L’observation de la Loi ne remplissait pas son cœur. Ce qu’elle attendait, elle, c’est le Salut. Salut est justement le nom de cet enfant, nom qui lui a été donné au huitième jour de sa naissance, selon l’ordre de Dieu. Jacqueline Genot Bismuth, dans un livre déjà ancien intitulé justement Un homme nommé salut insiste sur le fait que l’on traduit trop souvent Jésus par « Dieu sauve ». Le prénom Yehoshua signifie effectivement « Dieu sauve ». Mais ce n’est pas le nom que Joseph a donné à cet enfant selon l’ordre de Dieu. Yeho- est une forme « lisible » du tétragamme sacré que les Juifs ne prononcent pas. Le Christ ne s’appelle pas Yehoshua ; il ne s’appelle pas « Dieu sauve ». Selon l’ordre de Dieu, il se nomme Yeshua : salut.

Salut ? C’est le nom propre de cet enfant, qui le qualifie dans ce qu’il est d’unique. Mais ce nom, avant même de savoir que c’était celui d’un petit enfant, – à l’image de Marie elle-même – , Anne fille de Phanuel l’avait conçu dans son cœur, à travers cette vie de retrait du monde et de privation. Ayant depuis longtemps conçu ce nom, au plus profond d’elle-même, ayant compris que l’homme ne se sauve pas lui-même, fût-ce par l’observation d’une Loi, si sainte soit-elle, elle attendait la délivrance du peuple de Dieu, une délivrance dont son genre de vie fait comprendre qu’elle en a saisi depuis longtemps la nature spirituelle – et non politique. Il était juste qu’elle reconnaisse cet enfant nommé Salut comme étant Celui qui délivre justement.

 

 

Hermanszoon van Rijn Rembrandt

Et nous dans tout ça ? Eh bien ! si nous, nous ne parvenons plus à reconnaître le Christ comme celui qui sauve, n’est-ce pas parce que l’idée même de salut donné par Dieu nous fait horreur ? Nous voulons nous sauver nous-mêmes. Nous nous prenons tous pour « Yeshua », nous ne voulons pas que notre salut vienne d’un autre que nous-mêmes. Et c’est pourtant l’essence du salut, une essence que l’on peut expérimenter avant même la venue du Christ, comme l’a fait Anne de la tribu d’Aser, que d’être un DON venu d’ailleurs. Notre salut, nous avons tendance à l’oublier, comme les Pharisiens du temps de Jésus, ne vient pas de notre justice, de nos performances, de ce que nous soyons meilleurs que les autres. il vient de la sincérité de notre attente et d’une grâce de Dieu qui est forcément efficace, puisqu’elle nous transforme.

Notre salut vient de ce que nous savons attendre cette transformation nécessaire d’un autre, et que sachant cela, nous reconnaissons Jésus, l’homme nommé salut, comme cet autre.

La force de Siméon, c’est de nous le DIRE dans son Nunc dimittis : « Mes yeux ont vu votre salutaire » traduit saint Jérôme : salutare tuum. Il a raison. Ce salut n’est pas une abstraction, c’est une personne. On peut donc dire aussi (si l’on suit Jacqueline Genot-Bismuth) : « Mes yeux ont vu votre salut », en nous souvenant qu’un homme a été nommé « salut » : Yeshua.

 

 

 

Rembrandt, La présentation de Jésus au Temple

La force d’Anne, qui manifeste l’étrange accointance existant depuis le commencement entre Dieu et les femmes, c’est de VIVRE cette attente, de nous montrer par sa vie comment c’est non pas la Loi mais Dieu même qui est devenu le centre. Bref c’est d’avoir conçu le salut avant de le recevoir.

En évoquant Anne, je parle de la complicité des femmes avec Dieu, cette étrange accointance. Il en a toujours été ainsi ! Voyez bien sûr Genèse 3, 15 : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme » dit Dieu au Serpent diabolique. Voyez aussi Gen. 4, 1 : « Adam connut Ève sa femme : elle conçut et enfanta Caïn, et elle dit : « J’ai acquis un homme, grâce à Yahvé ». L’associé d’Ève pour la vie, ce n’est pas Adam, c’est… Yahvé lui-même. Et Ève s’exprime ainsi après et malgré le péché originel, cet acte d’orgueil qui lui a valu… la porte du Paradis terrestre. Vitalement, elle n’a pas totalement rompu avec Dieu. La vie, dont les femmes sont porteuses, est toujours l’ambassadeur de Dieu !

Anne, attendant dans le jeûne et la prière la délivrance d’Israël, est bien une fille d’Ève. Elle a deviné le salut, avant qu’il n’arrive et sa vie, depuis son veuvage intervenu « sept ans après sa virginité », a été une longue matérialisation de ce pressentiment.

 

 

 

 

La femme catholique  a lu cet article de  l’abbé Guillaume de Tanoüarn sur Metablog
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