Lettre aux jeunes mamans de l’an qui vient

Le mariage de Joseph et Marie

Vous vous êtes mariées l’an dernier (et il vous semble que c’est déjà très loin) avec un sentiment de joie impatiente, paré de tout le prestige que le rêve accorde aux désirs inassouvis. Puis l’automne est venu ; l’arbre s’est chargé de fruits et vous êtes devenues soudain plus graves.

Andrea MANTEGNA

Vous voilà rendues plus graves encore à l’idée de ce doux fardeau que le ciel vous confie au seuil de l’année nouvelle, et combien soucieuses du sort que lui réserve un monde de plus en plus hostile.

« Que sera cet enfant ? » demandaient ceux qui furent témoins de la naissance du Baptiste ; et conclut l’Evangile, « la main du Seigneur était avec lui ». La simplicité profonde du texte sacré recèle une loi que nous rencontrons souvent : la mission d’un prophète commence dès le sein maternel. Ainsi en fut-il de Samson, de Samuel, de Jérémie, de saint Jean-Baptiste, et de Jésus lui-même. Ainsi de vos propres enfants.

Maternité – Pablo Picasso

Leur histoire la plus secrète, celle peut-être où vous avez le plus d’influence sur eux, plonge ses racines au plus intime de votre âme. Telle est la grandeur de notre destinée, que chaque petit homme venant en ce monde, commence sa vie, recueilli dans une cellule, dans un cloître, dans un sanctuaire.. Savez-vous alors, que vous portez et modelez en vous-même ce que les  mondes coalisés ne peuvent produire : une liberté, une empreinte divine, un réflecteur éternel de la gloire de Dieu. Est-ce assez grand ? Mais votre visage c’est embué de tristesse ; vous vous dites peut-être : « A quoi bon ? » Es-il opportun de mettre au monde un enfant, sous le ciel gris d’un monde décivilisé ? A quoi je m’empresse de répondre que vous enfantez essentiellement pour accroître le nombre des élus, et que l’enfantement d’un petit être, fût-il disgracié par la nature, reste une œuvre bonne, parce que la « surnature « est un bien infiniment plus élevé que tous les biens de  la création. Ce petit être mérite donc qu’on lui consente les plus grands sacrifices : ce qui signifie  pour certaines d’entre vous, l’entrée dans la voie austère de la Sainte Espérance.

Mais permettez-moi de vous parler ici du mystère de votre maternité en lui-même ; non pas seulement en fonction de son terme et de sa finalité dernière, mais en fonction de son exercice propre, de cette mission de porteuses d’homme qui vous est échue, et de ce que cela représente de grâce, de richesse spirituelle et de grandeur morale.

Permettez-moi de vous rappeler l’estime que vous devez avoir pour cette fonction auguste, à laquelle saint Paul attache une valeur rédemptrice, et qui approche, à mon sens, de la grandeur de l’état religieux.

Lutz Binaepfel

Je vois poindre une objection que vous m’aviez maintes fois formulée :

« Cette grandeur ne nous échappe pas, elle nous accable plutôt ! Comment serions-nous à la hauteur de notre mission, nous qui ne pouvons même plus prier comme jadis, étourdies par le bruit, le tracas de notre petit monde, la maison à tenir, les courses à faire ! Il faut savoir notre désarroi quand le soir tombe et que nous nous couchons harassées, vides et honteuses de nous-mêmes ! »

Thérèse de Lisieux

« Alors il nous arrive d’envier les âmes consacrées qui se donnent tout à Dieu.

Pouvons-nous seulement être certaines de faire maintenant la volonté de Celui qui, un jour, au cours d’une retraite, nous fit savoir qu’Il nous aimait et qu’Il nous voulait ses intimes ? ».

Je vous réponds tout de suite, chères jeunes mamans qui me lisez, et vous autres plus âgées, qui œuvrez patiemment depuis de longues années, je vous réponds que nous le savons, que Dieu le sait. Vous êtes parfois tentées par le découragement, par la crainte de ne plus savoir prier, par l’angoisse à la pensée que ceux que vous avez portés et allaités sont déjà, plus ou moins, la proie du paganisme et d la perversion du monde qui vous entoure. Et le doute s’insinue dans votre âme : la pensée d’un échec, d’une mission mal remplie.

C’est alors que vous pensez avec nostalgie à la virginité consacrée et aux trois vœux constitutifs de l’état religieux.

Remplacez donc nostalgie par estime, et vous serez dans le vrai.

Estimez cet état supérieur qui consiste, pour parler comme saint Basile, à ne point laisser des enfants sur la terre mais à en faire monter au ciel, état sublime, il est vrai, où d’autres se sont engagées pour vous permettre de faire correctement sur terre votre devoir de mère chrétienne.

S’il vous plaît, ne considérez pas les trois vœux de religion comme sans rapports avec ce que vous vivez. Ces moyens ont été institués pour dégager les âmes et les attacher irrévocablement à Dieu ; transposez-les dans votre vie personnelle, adoptez-en l’esprit.

Voyez dans les trois vœux de Religion des analogues de ce que vous vivez :

Pauvreté, Chasteté et obéissance !

Est-ce que ces trois liens sacrés ne vous ont pas attachées vous aussi à Dieu, selon un mode très profond et très particulier ?

Voyez comment s’atténuent au cœur d’une mère, l’appât du gain et le goût avaricieux des richesses.

Cette course à l’argent n’a-t-elle pas fait place à la hantise de répandre sur de jeunes têtes ce qu’on ne désire plus pour soi ?

Mères généreuses, oublieuses de vous-mêmes, qui pensez  à vêtir et à distribuer ; femmes toujours debout quand le mari et les enfants sont assis, où est donc votre avarice ?

Vos enfants ne sont-ils pas votre seule richesse ? Et que dire de leur âme que vous apercevez parfois d’un regard furtif, au détour d’une allée, avec une puissance d’intuition dont vos amis les prêtres sont parfois émerveillés !

Puis voyez quel apaisement des passions charnelles vous offrent ses maternités successives, et combien le désir de plaire, de se faire centre, et d’attirer sur vous seules la faveur des hommes, ont fait place à d’autres caresses, celles que vos enfants réclament, et dont le souvenir les suivra toute leur vie.

Caresses chastes et discrètes où passe toute la tendresse de Dieu.

Quant à l’obéissance, avouez que vous ne le cédez en rien à la plus  « observante »  des sœurs de Charité.

Qui ne voit dans quelle implacable sujétion vous fixe le soin des enfants : le journée réglée de cette petite troupe en marche, avec son horaire strict des repas, des classes et des jeux, ne vous laisse pas une minute.

Quelle meilleure garantie de faire la volonté de Dieu et non la vôtre ?

Jeune femme en oraison – Jean de SAINT-IGNY

Une autre source d’inquiétude : la prière.

« Je ne peux pas prier », dites-vous presque toutes, avec un ensemble touchant.

Évitez cette plainte désespérée, car vous le savez, c’est à la prière que toute la vie est suspendue : la vérité de vos gestes et de vos pensées, la qualité de vos sentiments, dépendent de ce mystérieux regard de l’âme vers Dieu : dites-moi comment vous priez, je vous dirais qui vous êtes.

De graves personnes vous ont dit qu’il fallait prier pendant vingt minutes par jour. Facile à dire, Messieurs !

Ce minutage me paraît pécher à la fois par excès et par défaut, car

Notre Seigneur dit qu’il faut prier sans cesse !


Sommes-nous donc des carmélites pour faire ainsi descendre le ciel sur la terre ?

En réponse à cette épreuve de la prière impossible, il n’est que de retourner à une prière possible, qui est la seule vraie : une prière intérieure, si profonde, si intime, que rien ne saura l’empêcher de sourdre au fond de l’âme.

A la limite, la souffrance de ne pas pouvoir prier a déjà valeur de prière.

Il n’est pas nécessaire que cette plainte douce et amoureuse soit toujours formulée. Il suffit quelle vous suive tout le long du jour et quelle jaillisse parfois comme un appel spontané. En bref, tenir pour certain que la meilleures prière est celle ou nous avons le moins de part, cette prière « brève et pure » faite d’élans furtifs, d’invocations et d’oraisons jaculatoires qui, d’heure en heure, donne à vos journées un parfum de ciel. Par-dessus toutes les formes de prières, si nobles soient-elles, il faut donc considérer comme essentielle et toujours possible l’union à Dieu intérieure (sans parole) douce, paisible, affectueuse, filiale, qui est la respiration de l’âme.

François de Salignac de Lamothe-Fénelon, dit FÉNELON, prélat et écrivain français

Bien souvent c’est en enseignant que vous vous instruisez vous-mêmes. Ainsi ferez-vous votre miel des conseils que Fénelon donnait dans sa « Lettre à une mère soucieuse d’enseigner à l’une de ses filles comment on doit faire oraison » :

« Tâchez, lui écrit-il, de faire goûter Dieu à votre enfant. Faites-lui entendre qu’il s’agit de rentrer souvent au-dedans de soi, pour y trouver Dieu, parce que son règne est au-dedans de nous. Il s’agit de parler simplement à Dieu à toute heure, pour lui avouer nos fautes, pour lui représenter nos besoins, et pour prendre avec lui les mesures nécessaires, par rapport à la correction de nos défauts. Il s’agit d’écouter Dieu dans le silence intérieur. Ils ‘agit de prendre l’heureuse habitude d’agir en sa présence, et de faire gaiement toutes choses, grandes ou petites, pour son amour. Il s’agit de renouveler cette présence toutes les fois qu’on s’aperçoit de l’avoir perdue. Il s’agit de laisser tomber les pensées qui nous distraient, dès qu’on les remarque, sans se distraire à force de combattre les distractions, et sans s’inquiéter de leur fréquent retour. Il faut avoir patience avec soi-même, et ne se rebuter jamais, quelque légèreté d’esprit qu’on éprouve e soi. Les distractions involontaires n’éloignent pas de Dieu ; rien ne lui est si agréable que cette humble patience d’une âme, toujours prête à recommencer pour revenir vers lui ».

Si la grâce vous inspire de vous attarder dans une oraison plus longue, pourquoi alors ne pas vous ménager cette oasis une fois par jour ? En ce cas, ne craignez ni le vide ni l’aridité. Faites un acte de foi en la présence de Dieu, situez-vous inlassablement dans l’axe autour duquel votre vie trouvera équilibre et stabilité. Cet axe puissant et fixe auquel il faut toujours revenir, c’est le dogme primordial de la Paternité divine. C’est de là qu’il faut tirer le mouvement d’abandon et de confiance filiale qui vous rendra calmes et fortes ans les jours ombres. Que rien ne vous arrête alors en cette sainte résolution, surtout pas l’épreuve de la nuit spirituelle, qui est le statut même de la foi : ne faut-il pas que la nuit tombe pour qu’on aperçoive les étoiles ?

« Tenez-vous devant Dieu,

disait à sainte Marguerite-marie sa maîtresse des novices,

comme une toile d’attente devant le peintre qui y jettera les plus vives couleurs. »

« Quand Dieu efface c’est qu’il va écrire »

Bossuet

Laissez si possible le père entonner les premiers mots, afin de lui laisser sa place de chef de la prière

Enfin il faut redonner ses droits à la prière en famille, où les enfants prient avec leurs parents. Laissez si possible le père entonner les premiers mots, afin de lui laisser sa place de chef de la prière : à vous de créer le climat qui la rendra possible. Vous verrez alors avec quelle aisance les enfants se meuvent au plan des réalités surnaturelles, et cela vous récompensera de bien des sacrifices.

C’est dans ce goutte à goutte de la prière quotidienne que se revitalise la famille chrétienne, qu’elle puise force et cohésion, qu’elle s’immunise contre les poisons du monde. Grâce à cette référence solennelle de chaque soir, s’il arrive, plus tard, que vos enfants tombent dans le péché, du moins auront-ils cette supériorité sur les chrétiens du siècle : ils sauront qu’ils pèchent.

Vous avez porté vos enfants, vous les avez mis au monde. Mais rien n’est acquis de ce trésor de vie

Louise Vernet sur son lit de mort – DELAROCHE Hippolyte

Toute mère de famille, jusqu’à son dernier souffle, est une femme en travail, qui enfante pour le Royaume.

Ne rejetez pas vos souffrances, vos angoisses, comme des scories étrangères. Elles sont rigoureusement consubstantielles à votre maternité.

Pour finir, considérez la Très Sainte Vierge comme votre grande amie,

elle, le modèle par excellence de toutes les mères chrétiennes :

puisez à pleine main dans les mystères de sa vie à Nazareth les grâces nécessaires à l’accomplissement journalier de votre devoir d’état, a sein d’une existence laborieuse, enjouée et vigilante, où vous maintiendrez en paix votre petit royaume. Vous remplissez alors à l’exemple de Marie, votre mission d’éducatrice faite d’exigence et de ferme bonté ; vous souvenant que « les familles sont des dynasties de vertus, et que tout descend lorsque ce sceptre leur échappe » (Blanc de Saint-Bonnet).

A la question : « Qu’est-ce qu’une mère chrétienne », Mgr d’Hulst, un grand prélat de la fin du siècle dernier, répondait :

 » C’est celle qui fait de la maternité un sacerdoce, qui verse la foi avec son lait dans les veines de son enfant. C’est celle qui apprend aux petites mains à se joindre pour la prière, aux petites lèvres à bégayer les noms bénis de Jésus et de Marie. C’est la mère qui sait caresser et punir, se dévouer et résister. Plus tard, c’est la femme joyeusement sacrifiée qui abdique, au projet d’une sujétion austère, les satisfactions de la vanité ou du plaisir, qui préfère, à la capricieuse liberté du monde, la volontaire servitude du foyer. Cette mère-là sera qualifiée pour enseigner un jour à sa fille la modestie et le dévouement, pour inculquer à son fils, l’amour des vertus viriles et la noble passion du devoir. »

Le Christ et la Vierge dans la maison de Nazareth Francisco Zurbaran

Aux heures douloureuses, vous passerez ainsi de Nazareth au Calvaire, vous tenant debout avec Marie, bien droite au pied de la croix, accomplissant dans votre chair ce qui manque à la Passion du Christ pour le salut de l’âme de vos enfants.
Puis levez les yeux et regardez Marie dans la gloire de son Assomption et de son couronnement : voyez comment Dieu a récompensé sa Mère ; voyez ce qu’a fait la piété du Fils, et tâchez d’y apercevoir un reflet de la couronne qui vous est promise.

Le Retable d’Issenheim – La Vierge – Matthias Grünewald

La femme catholique a recopié ce texte de Dom Gérard m.b. sur la revue ITINÉRAIRES

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