De l’indiscrétion

Une personne indiscrète fait tout mal a propos ; elle entre à contre-temps, elle sort de même

Madame de Maintenon ayant demandé aux demoiselles de la classe jaune, à Saint-Cyr, sur quoi elles désiraient qu’on leur fit l’instruction, mademoiselle de Chardan proposa l’indiscrétion ; madame de Maintenon la renvoya à la Conversation qu’elle avait faite sur cette matière. On lu cette conversation, et les demoiselles ayant fait des questions sur ce qu’elles n’entendaient pas, donnèrent ainsi lieu aux conseils suivants :

 » Rompre en lisière, dit madame de Maintenon , c’est dire des choses désobligeantes en face, comme de reprocher directement à une personne les défauts de l’esprit ou du corps, quelques malheurs arrivés dans sa famille, et choses semblables. »

Les demoiselles demandèrent alors quelques exemples sur l’indiscrétion :

 » C’en est une, répondit madame de Maintenon, de parler d’un défaut devant une personne qui l’a, de relever les avantages d’une belle taille en présence d’un bossu, de parler des désagréments d’une personne qui a quelque autre difformité, devant quelqu’un qui serait borgne ou qui boiterait, ou qui aurait la bouche de travers et pareille chose ; dire qu’on serait bien fâché d’avoir des parents qui fussent morts sur un échafaud devant une personne qui a un semblable malheur dans sa famille ; vanter la noblesse devant des personnes qui ne sont pas nobles et qui tiennent cependant un certain rang par leur fortune.

 » —Une personne indiscrète fait tout mal a propos ; elle entre à contre-temps, elle sort de même : entrer mal à propos, c’est rendre visite à une personne quand elle est en affaire ou qu’elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être bien aise de se trouver seule avec elle ; on sort à contre-temps quand, après avoir fait cette indiscrétion, on fait sentir à la personne qu’elle serait bien aise de se trouver seule avec son amie, et qu’on sort sur-le-champ ; c’est l’embarrasser et l’obliger à se défendre, car il n’y a personne qui ose convenir tout franchement qu’on est de trop dans la conversation.

Quand on a tant fait que de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on ne s’apercevait pas de l’embarras que l’on cause, rendre sa visite très-courte, et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement et le plus tôt qu’on peut, sans faire sentir que c’est parce qu’on s’aperçoit qu’on interrompt la conversation commencée, à moins que la personne que l’on va voir ne soit en affaire, car alors il serait de la prudence de ne pas passer outre et de remettre sa visite à un autre jour.

 » Une personne indiscrète n’entend point ce qu’on veut qu’elle sache, et elle écoute ce qu’on ne veut pas qu’elle entende ; dans le premier cas, au lieu d’écouter ceux qui parlent et d’entrer dans le sujet de la conversation, elle l’interrompt pour dire ce qui lui vient dans l’esprit ; elle écoute ce qu’on ne veut pas qu’elle entende dans une conversation dont elle ne devrait pas être, au lieu de se retirer prudemment quand elle voit des personnes qui parlent bas.

Rien ne rend si indiscrète que de n’être occupée que de soi ; c’est ce qui fait qu’on ennuie ; on rapporte tout à soi, on ne parle que de soi, de ses maux, de ses affaires, rien ne rend si désagréable dans la société. Je connais une jeune personne de la cour qui est haïe de tout le monde sans être mauvaise, mais seulement parce qu’elle n’est occupée que d’elle-même et veut toujours en parler. On m’en faisait des plaintes un de ces jours ; on prétendait qu’elle nuisait aux autres par les rapports qu’elle m’en faisait.

Je répondis:— « Comment me dirait-elle ce que font les autres, elle qui ne parle que d’elle-même. » On convint avec moi que c’était là, en effet, son tort et ce qui la faisait haïr. Je ne sache pas d’ailleurs qu’elle ait jamais fait ni dit du mal de personne.

 » Pour éviter les indiscrétions, il faut, comme je vous le disais tout  à l’heure, être occupée des autres plus que de soi, penser avant que de parler si ce qu’on va dire ne fera de peine à personne et n’aura pas de mauvaises suites.

— N’est-ce pas une indiscrétion, demanda mademoiselle de Chabot, de révéler un secret ? — Cela passe l’indiscrétion, répondit madame de Maintenon ; c’est une perfidie qui est bien opposée à la probité dont nous avons parlé. C’est une infamie dont une personne d’honneur n’est pas capable. Lequel aimeriez-vous mieux, ajouta-t-cllc en «’adressant à mademoiselle de Vaudeuil, de dire indiscrètement votre secret à quelqu’un, ou de déclarer celui qu’un autre vous aurait confié?— J’aimerais mieux, dit la demoiselle, dire celui d’un autre. — Ce sentiment est plus naturel que généreux, car révéler un secret qu’on vous a confié est une bassesse, une trahison, une infamie ; et si vous dites le vôtre, ce n’est qu’une imprudence qui ne porte d’ordinaire tort à personne; votre secret est à vous, vous êtes maîtresse de le dire  à qui il vous plaît ; si vous le placez mal, tant pis pour vous : c’est une indiscrétion ; mais le secret qu’on  vous a confié, c’est un dépôt qui doit être sacré et dont vous ne pouvez disposer ; c’est pourquoi toutes les règles du christianisme et de l’honneur vous imposent la nécessité de ne le pas violer ; mais il est de la prudence de ne vous pas vous engager au secret avant de savoir si vous pouvez, en conscience, ne pas déclarer ce qu’on veut vous donner sous le secret.

 » Voici un petit détail de  plus comme  indiscrétions qu’il faut tâcher d’éviter avec soin, si l’on ne veut pas être désagréable en société :

 » Choisir la place la plus commode ; prendre ce qu’il y a de meilleur sur la table; interrompre ceux qui parlent; parler trop haut; montrer par quelque air du visage que ce que l’on dit vous fâche ou vous ennuie, et qu’on le trouve trop long ; parler de soi, de ses sentiments, de ses aventures, de sa naissance, de sa famille, de ses répugnances, de ses inclinations, de sa santé, de ses maladies ; non point que l’on ne puisse faire quelquefois quelques-unes de ses choses-là, mais il faut que ce soit rare ; dire dans ce qu’on raconte des circonstances inutiles ; allonger ce que l’on dit au lieu de le raccourcir ; ne pas montrer d’attention à ce que l’on nous dit ; parler bas à l’oreille devant quelqu’un à qui l’on doit du respect ; parler ou faire du bruit à un spectacle, en cérémonie ; parler de quelque défaut devant ceux qui l’ont ; parler pour parler, sans qu’il y ait de l’utilité ou du plaisir pour les autres ; rire immodérément ; se mettre devant le jour de quelqu’un qui travaille ou qui fait quelque autre chose ; s’approcher trop près de quelqu’un qu’on respecte ; ne pas écouter une lecture où l’on se trouve ; ne pas attendre la fin d’une lecture qui nous ennuie; se trop presser de dire ce qu’on vient d’apprendre; montrer que l’on savait ce que quelqu’un raconte; se servir de ce qui est aux autres; montrer qu’on voit et  qu’on entend ce qu’on veut nous cacher ; écouter quelqu’un qui parle bas ; dépenser librement ce qui n’est point à nous; faire des questions inutiles; montrer qu’on sait un secret ; quand quelque chose devient public, laisser voir qu’on le savait ; montrer que l’on devine ce que l’on ne veut pas dire ; s’avancer trop ; ne pas craindre de faire attendre ; ou d’incommoder les autres; emprunter trop facilement ; garder trop longtemps ce qu’on emprunte; lire les lettres que l’on trouve ; ne pas ménager ses domestiques sur leur travail, sur leurs pas, sur leur repos; présumer de ses forces et pour le corps et pour l’esprit ; parler de sa conscience à ceux qui n’en sont pas chargés ; parler trop de ses confesseurs ; vouloir que les autres pensent et agissent comme nous ; répondre trop facilement des autres ; porter un jugement trop prompt sur des personnes, sur des choses ; agir et parler sans réflexion ; assurer ce qu’on n’a pas vu ; demander à une personne quel âge elle a ; regarder par-dessus l’épaule ce qu’elle écrit ou ce qu’elle lit ; rire de ce qu’on n’entend point. »

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